Le 6 mars 2018 | Mis à jour le 3 juillet 2018

Le chef-d’œuvre du « plagiaire » de Greuze adjugé 90 000 euros à Alençon

par Diane Zorzi

Conservé jusqu’alors dans la même collection depuis plus de 200 ans, un tableau de Pierre Alexandre Wille (1748-1837) a été adjugé 90 000 euros par Maîtres Patrice Biget et Frédéric Nowakowski samedi 10 mars 2018 à Alençon. Il fut exposé au Salon de 1777 à côté d’une autre oeuvre, Le Devoir filial qui valut au peintre d’être accusé de copier son maître Jean-Baptiste Greuze (1725-1805). Retour sur une querelle qui en dit long sur son époque…

 

Inspiration ou plagiat ?

Le tableau de Pierre Alexandre Wille (1748-1837) adjugé 90 000 euros par Maîtres Patrice Biget et Frédéric Nowakowski samedi 10 mars à Alençon raconte une histoire pour le moins singulière. Il fut exposé au Salon de 1777 à côté d’une autre oeuvre, Le Devoir filial, pour laquelle le peintre fut suspecté de plagiat. « Des critiques de l’époque rapportent que Greuze, énervé, accusa Wille de l’avoir copié, prétendant avoir composé le dessin du Devoir filial une quinzaine d’années avant lui, explique le cabinet d’expertise en tableaux anciens de René Millet. Les gens s’amusaient alors à reconnaître les visages de Greuze dans les œuvres dudit plagiaire. » Les scènes de genre moralistes et populaires, les attitudes éloquentes sont autant d’emprunts qui nourrissent le soupçon. « L’influence ne fait aucun doute. Greuze était un grand ami du père de Wille et Wille fils fréquenta son atelier de 1761 à 1763, considéré comme son élève le plus talentueux.» Wille assiste ainsi à la réalisation de la célèbre toile L’Accordée de village de 1761 avec laquelle Greuze s’imposa comme le peintre des valeurs morales. « Le maître lui apporta, outre une technique impeccable, le côté sentimental et moralisateur, avec des personnages aux mimiques marquées. Mais il serait toutefois erroné de considérer Wille comme un plagiaire de Greuze. S’il y a des emprunts, ils étaient certainement inconscients. Wille apporte une touche très personnelle qui lui valut d’ailleurs une carrière brillante, ses œuvres atteignant les mêmes prix que celles de son maître. Les ressemblances s’expliquent surtout par le fait que Wille répondait à la demande d’un certain marché. »

 

Une scène de genre moraliste dans le goût du XVIIIe

Wille s’adapte au goût de son époque, marquée par un nouvel attrait pour les sujets moraux qui supplantent désormais les scènes intimistes et légères chères à François Boucher ou Honoré de Fragonard. L’insouciance, les plaisirs galants et libertins qui façonnaient le goût rocaille ont laissé place à l’exaltation des vertus bourgeoises, à travers des archétypes comme le bon père de famille ou le villageois vertueux.

« Notre toile illustre une fête villageoise – dite le couronnement de la rosière – durant laquelle la jeune fille du village la plus vertueuse était récompensée par une couronne de roses. Celle-ci est couronnée sur la place du village par le seigneur des lieux, sous les auspices du bon roi Henri IV et du roi actuel, Louis XVI, dont les effigies sont portées par une nuée d’anges. » 

 

 

L’assistance est divisée en deux groupes sociaux bien distincts : à gauche la noblesse avec le curé, à droite les villageois avec le père de la jeune fille. « Une bannière fait référence à la rosière de Salency. Selon la légende, l’institution de la fête de la Rosière remonterait au VIe siècle. Saint Médard, évêque de Noyon et seigneur de Salency imagina de récompenser une jeune fille de son village particulièrement vertueuse. La récompense consistait en une somme d’argent et une couronne ou un chapeau de roses. La première rosière aurait été la propre sœur de l’évêque, Sainte Médrine. » La fête se renouvela ensuite tous les ans autour du 8 juin, perpétuée par le seigneur du lieu. Dans les années 1760, la fête demeurée jusque-là provinciale, fut remise au goût du jour et s’était étendue à d’autres villages. Le sujet était dans l’air du temps marqué par l’influence de Rousseau, prônant un retour à la nature et aux vertus morales.

 

Le chef-d’œuvre de Pierre Alexandre Wille

S’il répond aux attentes du marché, Wille impose dans le même temps un style bien à lui, dans une œuvre fourmillante de détails. Ce sont des enfants jouant aux côtés de chiens, des hommes et des femmes discutant en aparté sous le rythme enivrant d’une fanfare. « La toile est particulière bavarde. On pourrait la regarder des heures et trouver à chaque fois de nouvelles choses à déchiffrer. »

Ce goût du détail anecdotique, Wille le doit à la peinture hollandaise dont son père possédait une importante collection. Le peintre se plaît ainsi à peupler son œuvre d’accessoires souvent superflus, traités avec un grand réalisme : un jeu de dames posé par terre, l’éclat d’un récipient en étain, la finesse d’un chapeau à plumes…

« C’est certainement son plus grand chef-d’œuvre. Il synthétise en quelque sorte tout ce qu’il sait faire », détaille Maître Patrice Biget.

 

Un tableau inédit sur le marché

Wille a eu une carrière assez brève du fait de la révolution et il est mort dans la misère, les temps qui suivirent ne se prêtant plus à ce type de peinture. « Ses œuvres sont conservées dans les plus grands musées tels que le Louvre, mais sont très rares sur le marché », poursuit le commissaire-priseur. Plus de deux siècles auront ainsi été nécessaires pour voir aux enchères une œuvre de cette qualité. « Depuis le Salon de 1777, elle était restée dans la même famille, conservée ces dernières années dans une propriété près d’Alençon. C’était donc la toute première fois qu’elle passait en vente publique. »

 

 

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