Le 24 février 2021 | Mis à jour le 1 mars 2021

Expertise : un fauteuil Louis XV estampillé de Père Gourdin

par Jacques Dubarry de Lassale

L’estampille de Jean Gourdin, dit Père Gourdin, est le signe d’un art menuisier français d’excellence. Jacques Dubarry de Lassale décrypte les particularités de ces sièges remarquables à travers l’expertise d’un fauteuil Louis XV arborant la célèbre marque du maître-menuisier.

 

Les Gourdin, famille parisienne de menuisiers en sièges, sont connus par des productions très estimables. Le plus ancien, Jean dit Père Gourdin, florissait rue de Cléry près de la rue Saint-Philippe, à l’enseigne de Saint-Jacques. Il fut reçu Maître en 1715. Sa fille Marie-Anne épousa le menuisier Jean Avisse. Jean Gourdin a toujours produit des sièges originaux, dont certains peuvent être considérés comme des chefs-d’œuvre de menuiserie. Pour référence, il travailla avec Jean-Baptiste Tilliard. On perçoit parfois dans sa production des similitudes avec l’œuvre de Nicolas Heurtaut ou celle de Nicolas-Quinibert Foliot.

Le carcan corporatif parisien imposait pour chaque discipline d’ouvrage un maître différent. Un menuisier n’avait pas le droit de sculpter (statuts de 1745) et inversement. C’était la règle des deux unités : séparation de lieu, séparation de travail. Jean Gourdin n’a donc certainement pas sculpté ce fauteuil et a dû avoir recours à un sculpteur. Mais lequel ? Toujours est-il que le résultat est brillant. Comme membre de la communauté des maîtres-menuisiers, Jean Gourdin était donc soumis à un certain nombre de règles et en particulier à celle d’estampiller ses œuvres : « chaque maître sera obligé d’avoir une marque particulière ». Son estampille « PERE GOURDIN » fut utilisée simultanément avec celle de ses fils. Elle apparut vers 1748-1750 et il n’est pas impossible qu’avant cette date, il ait utilisé l’estampille abréviative « I G » que l’on rencontre sur quelques sièges qui lui sont attribués.

 

[Photo 1] Fauteuil Louis XV à dossier plat, estampillé « PERE GOURDIN ». Une paire de sièges identiques est représentée dans l’ouvrage de Pierre Kjellberg « Le mobilier français du XVIIIe siècle ».

Un siège à large dossier plat

Ce siège (photo 1) est à très large dossier plat dit « à la Reine ». Il est d’un équilibre parfait, aux proportions exemplaires. On voit là le savoir-faire des grands maîtres. N’oublions pas que Jean Gourdin avait travaillé avec les plus illustres menuisiers de son époque.

 

[Photo 2] Sculpture de la traverse haute du dossier. [Photo 3] Sculpture du sommet du montant arrière à l’endroit de son raccordement avec la traverse supérieure du dossier. [Photo 4] Feuille d’acanthe sculptée sur l’accotoir à l’endroit de la liaison avec le dossier et montant arrière sculpté d’un enroulement de moulure.

Des ornements finement sculptés

Le travail de sculpture est remarquable dans sa composition, sa finesse d’exécution et sa richesse (photo 2). Par ailleurs, des détails confirment le soin apporté à sa fabrication : le raccordement des accotoirs aux montants arrière est agrémenté d’une petite feuille d’acanthe et d’un enroulement de moulure (photo 4). Le raccordement des montants arrière à la traverse supérieure du dossier est garni d’une branche feuillagée (photo 3). Au niveau du raccordement avec la traverse inférieure du dossier, on trouve une feuille d’acanthe (photo 6). La traverse basse du dossier est également sculptée en son centre (photo 7). Enfin, le bout de pied présente un bossage caractéristique des ouvrages de la famille Gourdin (photo 9).

 

[Photo 5] Traverse avant de l’assise ornée d’un bel ensemble de fleurettes feuillagées très finement sculptées et en fort relief. [Photo 6] Feuille d’acanthe sculptée au raccordement de la traverse basse du dossier et du montant arrière. [Photo 7] Centre de la traverse basse du dossier.

[Photo 8] Décor de la chute des pieds antérieurs [Photo 9] Sabot de pied antérieur. Belle feuille d’acanthe mais surtout bossage rond caractéristique des sièges de la famille Gourdin. Remarquer le bout de pied sans usure. [Photo 10] Estampille « PERE GOURDIN » frappée sur la traverse arrière du siège.

Une structure en noyer et des pieds en hêtre

Le bois des sièges parisiens est généralement du bois de hêtre ou de noyer, mais l’orme ou le chêne ont également été utilisés. On trouve assez souvent, sur un même siège, du noyer et du hêtre. Delanois mentionne dans ses comptes en 1762 « 4 fauteuils les devantures en noyer ». Le siège qui nous occupe est bâti en hêtre pour les pieds arrière, les deux traverses de côté et celle arrière portant l’estampille, c’est à dire les éléments les moins sculptés. Tout le reste du siège, c’est à dire les parties les plus sculptées, est en noyer.

 

Un fauteuil Louis XV en parfait état d’origine

Ce siège n’a jamais été démonté, il n’a donc jamais été restauré, ce qui est de plus en plus rare à trouver. Il est en parfait état de conservation et même les bouts de pieds ne présentent pas d’usure ce qui est inhabituel. Il a une garniture à sangles et n’a jamais été monté à ressorts, l’absence de trous de semences sous la ceinture ou d’autres fixations apparentes l’atteste. Ce siège a probablement été mis au goût du jour sous Napoléon III avec l’application d’une teinture foncée sur le bois et la couverture d’une soierie rouge. Ceci sont les seules interventions subies par le siège depuis son exécution.

 

Photos © Jacques Dubarry de Lassale.

Photo en Une : Fauteuil à dossier plat mouvementé en hêtre mouluré et sculpté, estampillé Jean Gourdin, époque Louis XV. 91 x 58 x 70 cm.  Petits accidents et restaurations. Adjugé à 820 euros à l’Hôtel des ventes Giraudeau de Tours le 17 novembre 2018. 

 

 

 

 

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