Le 17 septembre 2020 | Mis à jour le 17 septembre 2020

Les ventes de fonds d’atelier, des musées éphémères

par Diane Zorzi

Révélant des artistes souvent méconnus ou oubliés, dont elles retracent l’entière carrière, les ventes de fonds d’atelier transforment les salles de ventes en de véritables musées éphémères.

 

En 1875, le public parisien découvre des peintures inédites de Camille Corot, restées, sa carrière durant, à l’ombre de son atelier. Décédé quelques semaines plus tôt, l’artiste, que tous associaient jusqu’alors à la peinture de paysage, se révèle, lors de cette vente d’atelier posthume, en maître portraitiste. Ces découvertes, les amateurs aguerris des salles des ventes s’en délectent régulièrement à l’occasion de la dispersion de fonds d’atelier. Au contraire des vacations classiques qui mêlent les époques, les styles et les créateurs, ces ventes séculaires sont dédiées à un seul artiste, dont elles retracent l’entière carrière. « Dans ces ventes, organisées du vivant de l’artiste ou par ses ayants-droits à titre posthume, on retrouve l’ensemble des techniques qu’il a employées sur différentes périodes, et on découvre souvent des œuvres inédites, qui n’ont jamais circulé sur le marché et dont l’adjudicataire devient le premier collectionneur », explique Thomas Müller qui, avec son associé Guillaume Crait, a fait de ces ventes, l’une de ses spécialités.

 

Marcel Damboise (1903-1992), La Crâneuse, 1935-1940. Plâtre d’atelier. Non signé. 71 x 21 x 16 cm. Adjugé à 2 752 euros par Crait + Müller le 26 juin 2020 à Paris.

 

Des histoires contées le temps d’une vente

Le 26 juin dernier, le commissaire-priseur parisien dispersait l’atelier de Marcel Damboise, un sculpteur installé un temps à la Ruche et fervent défenseur d’un art figuratif, aux côtés de Jean Carton, Jean Osouf ou Raymond Corbin, membres du « Groupe des Neuf ». Avec plus de deux cents œuvres, dont de nombreux bustes et sculptures en pied, la vente retraçait le parcours de cet élève de Charles Despiau qui, des années 1920 à sa mort en 1992, partagea sa vie entre Paris, la cité phocéenne et Alger, plaçant la figure féminine au cœur de ses préoccupations. Mais elle dévoilait dans le même temps un pan méconnu, et pourtant révélateur, de sa production, à travers une sélection de peintures de paysage dont le traitement des volumes, modelés au gré de nuances subtiles, exprimait l’attrait insatiable, même en peinture, de l’artiste-sculpteur, pour la troisième dimension. « Lorsque nous sommes sollicités par l’artiste, ou sa famille quand il s’agit d’une succession, pour organiser une vente de fonds d’atelier, nous regardons en premier lieu s’il y a une histoire à raconter autour des œuvres », explique Thomas Müller.

Donnant à voir l’évolution de Walter Strack du Pop Art à l’Art Concret, celle de Jean Legros d’une fantaisie surréaliste à l’Abstraction, le commissaire-priseur conte à chaque fois une histoire et élabore une véritable exposition-rétrospective, proposant un parcours chronologique ou thématique, et transformant, le temps d’une vente, les lieux en de véritables musées éphémères. Invitant ainsi à pénétrer les coulisses de la création, les ventes d’atelier donnent aux enchérisseurs le loisir d’en saisir toutes les variations. Plus qu’une œuvre, elles rendent compte de la personnalité d’un artiste, dont elles dévoilent les évolutions comme les contradictions. Ce rapport intime qui se noue alors entre l’artiste et l’amateur constitue probablement l’une des plus belles manières de débuter une collection d’art.

 

Walter Strack (1936), Des seins animés, 1965. Acrylique sur toile. Signée, titrée et datée (19)65 au dos. 146 x 112 cm. Adjugé à 4 608 euros par Crait + Müller le 26 mars 2018 à Paris.

 

Des artistes révélés

« Ces ventes d’atelier attirent principalement des particuliers, et de plus en plus de primo-acquéreurs qui n’avaient jusqu’alors jamais poussé la porte d’une salle de ventes, remarque Thomas Müller. En 2016, lors de l’exposition de son fonds d’atelier que nous avions organisée avant vente, l’artiste abstrait Joël Froment était d’ailleurs surpris de l’affluence et m’avait confié qu’il n’avait jamais eu autant de monde, même lorsqu’il exposait en galerie. » Révélant des artistes souvent méconnus ou oubliés, les ventes de fonds d’atelier affichent des estimations attractives, s’adressant aux collectionneurs les plus aguerris comme aux néophytes. Lors de la vente de l’atelier de Joël Froment, les enchérisseurs pouvaient ainsi s’offrir, au gré de leurs coups de cœur, des acryliques sur bois et plexiglas dès 300 euros. « L’avantage des ventes de fonds d’atelier c’est qu’elles proposent d’un même artiste un nombre d’œuvres très important, ainsi qu’un panel incroyablement diversifié. De ce fait, même si l’œuvre que l’enchérisseur convoite dépasse finalement son budget, il peut toujours espérer en acquérir une autre. » En témoignent les adjudications de la vente d’atelier de Jean Legros qui s’échelonnaient en 2019 de 30 euros pour une huile et sable sur panneau, à près de 4 000 euros pour une peinture acrylique.

 

Joël Froment (1938), Sans titre. Acrylique sur bois et plexiglas signée au dos. 78 x 75 cm. Adjugé à 358 euros par Crait + Müller le 24 octobre 2016.

 

Acquérir une œuvre lors d’une vente de fonds d’atelier peut en outre se révéler être un investissement particulièrement avantageux. Portant un cachet spécialement apposé pour l’occasion – garant d’authenticité -, les œuvres acquises peuvent parfois gagner en valeur et atteindre des prix plus élevés lorsqu’elles sont ensuite dispersées isolément dans une vente aux enchères classique. « Les ventes de fonds d’atelier permettent aux artistes pour lesquels il n’existe pas ou très peu de résultats de vente, d’acquérir une cote. De même, le catalogue, publié à cette occasion, permet de retracer leur parcours et de les faire connaître. » Occupant le devant de la scène, le temps de batailles d’enchères, les artistes acquièrent une notoriété, qu’ils avaient pour certains perdue, ou pour d’autres jamais eue. Ainsi ces ventes, durant lesquelles, en l’espace de quelques heures seulement, est dispersé le travail de toute une vie, participent-elles, à leur manière, à l’écriture de nouvelles pages de l’histoire de l’art.

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Jean Legros (1917-1981), Toile à bandes, 1975. Acrylique sur toile signée et datée en bas à droite. 74 x 185 cm. Adjugé à 1 920 euros par Crait + Müller le 21 octobre 2019 à Paris.

 

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