Redécouverte : le tableau d’un « Trésor national » indien mis aux enchères à Paris
Le 29 janvier à Paris, Ruellan Auction proposera aux enchères un tableau de la peintre indo-hongroise Amrita Sher-Gil (1913-1941). Disparue à l’âge de 28 ans, cette ancienne élève des Beaux-Arts de Paris a acquis post-mortem le statut de “Trésor national” en Inde. La vente en France de son Portrait d’Edith (1932), estimé entre 200 000 euros et 300 000 euros, revêt en ce sens un caractère exceptionnel.
« L’éducation parisienne d’Amrita fut à la fois un atout et une limite. Un atout, parce qu’elle lui ouvrit les portes d’une grande partie de l’art moderne et traditionnel européen ; une limite, parce qu’elle conditionna son expression artistique. » C’est de cette façon que le peintre et critique d’art indien Gulam Mohammed Sheikh met en perspective la formation artistique d’Amrita Sher-Gil. Fille d’une mère hongroise juive et d’un père indien sikh, elle est héritière de deux cultures distinctes. Cependant, son œuvre prend racine dans l’histoire picturale occidentale, du moins dans un premier temps. Son Portrait d’Edith (1932), qui sera vendu par Ruellan Auction le 29 janvier à Paris, en est le témoignage éloquent.
Une vie entre l’Inde et l’Europe
Née en 1913 de l’union entre la cantatrice Marie Antoinette Gottesman et le photographe Umrao Singh Sher-Gil Majithia, membre de la haute aristocratie sikh, Amrita Sher-Gil grandit quelques années en Hongrie, pays natal de sa mère, avant de rejoindre l’Inde en 1920, où elle reçoit une éducation digne de son rang et apprend notamment l’anglais et le français, tout en s’initiant au piano et au violon. Néanmoins, Amrita se révèle d’une “nature rebelle”, comme elle l’écrira plus tard : « J’étais contre cette discipline à laquelle j’étais contrainte, et l’artiste en moi se révoltait contre la stupide et stérile routine des cours de dessin, qui avait tendance à empêcher l’expression de ma personnalité plutôt qu’à l’encourager. »

Amrita Sher-Gil (1913-1941), dos du « Portrait d’Edith », 1932, huile sur toile marouflée sur isorel, 60,5 x 44 cm, signée au dos, datée et une partition collée à l’arrière de Thaïs de Jules Massenet. Estimation : 200 000 euros – 300 000 euros.
La solution apparaît en 1926, lorsque son oncle, Ervin Baktay, fervent défenseur du réalisme de Courbet, voyant les signes d’un réel talent, l’encourage, avec son professeur britannique Hal Bevan Petman, à aller faire ses classes en Europe : « Ce fut extraordinaire de voir la rapidité avec laquelle elle apprit à suggérer des silhouettes d’un seul trait. Et j’ai alors compris que j’avais entre les mains une plutôt inhabituelle, pour ne pas dire remarquable, petite chose qui, si on lui permettait, pourrait bien devenir une véritable artiste. »
Une enfant prodige qui intègre les Beaux-Arts de Paris à 16 ans
L’occasion parfaite se présente en 1929, lorsque sa famille part s’installer à Paris. La même année, elle rejoint l’Académie de la Grande Chaumière, dirigée par Pierre Vaillant, puis, à seulement 16 ans, elle est admise à l’École des Beaux-Arts dans l’atelier de Lucien Simon. En parallèle, elle découvre les toiles des maîtres du XVIIIe siècle et admire particulièrement celles créées par deux compagnons de galère, comme en atteste cet extrait d’une lettre à l’artiste Karl Jamshed Khandalavala datant du 16 mai 1937 : « Connais-tu ce tableau de lui ?, le Champ de blé aux corbeaux ? (ndlr : tableau de Van Gogh réalisé en 1890 à Auvers-sur-Oise) Il me plonge toujours dans un état d’émotion violente et d’agitation divine. Bien que jusqu’à présent mon favori ait été Gauguin, il m’arrive parfois de sentir que Van Gogh était le plus grand des deux : l’élémentaire face à la sophistication. »
Un tableau porteur d’un message secret ?
Au cours de son apprentissage, elle peint de nombreux autoportraits, ce qui lui vaudra a posteriori d’être comparée à Frida Khalo. Elle réalise aussi des portraits de ses amies, comme celui de Klára Szepessy en 1932, celui de la critique d’art Denise Proutaux la même année, ou encore celui de sa mère, réalisé deux années plus tôt. C’est dans ce contexte qu’Amrita Sher-Gil portraiture la pianiste hongroise Edith Lásló, professeure occasionnelle de sa petite sœur Indira. Cette ancienne étudiante au Conservatoire de Paris est plus qu’un modèle aux yeux de la peintre, puisqu’elle fut son amante.

Amrita Sher-Gil (1913-1941), dos du « Portrait d’Edith », 1932, huile sur toile marouflée sur isorel, 60,5 x 44 cm, signée au dos, datée et une partition collée à l’arrière de « Thaïs » de Jules Massenet. Estimation : 200 000 euros – 300 000 euros.
Les traces de cette passion peuvent notamment se voir au dos de la toile. En effet, y a été marouflée une partition, extrait de Thaïs de Jules Massenet. Cet opéra créé en 1894 raconte le destin du personnage éponyme, courtisane qu’un moine nommé Athanaël veut sauver par la religion, avant d’être lui-même dévoré par son propre désir.
Amrita Sher-Gil : “Trésor national” en Inde
Les années qui suivirent, Amrita Sher-Gil retourna en Inde, mue par la conviction que c’est dans le pays de son père qu’elle devait poursuivre son œuvre : « Je peux seulement peindre en Inde. L’Europe appartient à Picasso, Matisse, Braque… L’Inde m’appartient. » Elle meurt prématurément à l’âge de 28 ans, laissant derrière elle une œuvre précieuse bien que restreinte. Afin d’éviter la dispersion de ses toiles, qui sont pour la grande majorité conservées à la National Gallery of Modern Art de New Delhi, elle est élevée au statut de “Trésor national” en 1976, ce qui interdit de facto l’exportation de ses œuvres sans autorisation.

Amrita Sher-Gil (1913-1941), dos du « Portrait d’Edith », 1932, huile sur toile marouflée sur isorel, 60,5 x 44 cm, signée au dos, datée et une partition collée à l’arrière de Thaïs de Jules Massenet. Estimation : 200 000 euros – 300 000 euros.
Une estimation prudente mais de grandes attentes
Ainsi, de nos jours, sa présence sur le marché de l’art demeure limitée, et ses toiles s’arrachent à prix d’or, notamment en Inde. Par exemple, Portrait Of Mother (1930) a été vendu plus d’un million d’euros en novembre 2025, tandis que Still Life with Green Bottles and Apples (1932) a trouvé preneur pour plus de 2,5 millions d’euros en avril dernier. Acquis par succession par son actuel propriétaire, Le Portrait d’Edith apparaît quant à lui pour la première fois sur le marché de l’art.

Amrita Sher-Gil (1913-1941), « Portrait d’Edith », 1932, huile sur toile marouflée sur isorel, 60,5 x 44 cm, signée au dos, datée et une partition collée à l’arrière de Thaïs de Jules Massenet. Estimation : 200 000 euros – 300 000 euros.
Néanmoins, le commissaire-priseur Jack-Philippe Ruellan a préféré se montrer prudent dans son estimation, située entre 200 000 et 300 000 euros. « Bien qu’elle soit de très belle facture, dans un bon état de conservation, et qu’elle ait impressionné toutes les personnes à qui je l’ai montrée, cette œuvre date de la période parisienne de l’artiste, pour laquelle elle est la moins connue. » Il ajoute par ailleurs : « Les œuvres de Amrita Sher-Gil sont plébiscitées par des collectionneurs indiens, londoniens et new-yorkais ; elle demeure encore confidentielle en France. » Il compte néanmoins s’appuyer sur l’expérience de la vente d’un tableau réalisé par un artiste au parcours comparable : La Chasse au taureau sauvage (Bateng) (1855), de Raden Saleh, qui, après un long effort de mise en visibilité du tableau auprès du marché asiatique, avait été adjugé plus de 8 000 000 euros (avec frais) malgré une estimation comprise entre 150 000 et 200 000 euros.