Le 14 juin 2024 | Mis à jour le 14 juin 2024

Léon Kusel expertise une toile de Joseph Lépine

par Magazine des enchères

Une toile de Joseph Lépine a été découverte par la maison de vente bordelaise Briscadieu à l’occasion d’un inventaire dans un hôtel particulier. Léon Kusel, élève commissaire-priseur, nous propose de revivre l’expertise en direct, livrant ses observations et le fruit de ses recherches sous l’œil aguerri de son maître de stage, le commissaire-priseur Antoine Briscadieu. 

 

Les commissaires-priseurs en herbe, dont l’Association Nationale des Elèves Commissaires-Priseurs (ANECP) assure la cohésion, proposent deux fois par mois aux lecteurs du Magazine des enchères de revivre en direct un travail d’expertise mené à quatre mains dans les coulisses des salles des ventes. Aujourd’hui, c’est au tour de Léon Kusel, élève commissaire-priseur au sein de la maison Briscadieu, de se prêter à l’exercice. Sous l’œil aguerri du commissaire-priseur Antoine Briscadieu, il décrypte pour nous une toile de Joseph Lépine

 

Les premières impressions ? 

Léon Kusel : Nous procédons à l’inventaire d’un hôtel particulier quand l’étonnement nous impose un temps d’arrêt devant cette huile sur toile aux dimensions hors normes. Nous sommes happés par sa séduisante composition et l’agréable sensation de douceur qui s’en dégage. 

Antoine Briscadieu : Un tel format est une réelle surprise, relativement rare chez cet artiste. De plus, nous avons là un sujet particulièrement intéressant, les natures mortes de l’artiste constituant, outre ses paysages, les sujets les plus intéressants de sa production.

 

Joseph Lépine (1867-1943), Nature morte.

 

Une signature ?

Léon Kusel : L’œuvre est signée en bas à droite dans la composition. Joseph Lépine est un artiste autodidacte, de talent, qui a longtemps parcouru la région bordelaise. Il est adepte des représentations verdoyantes, riches et lumineuses des paysages bordelais, propices au ravissement.

Antoine Briscadieu : Joseph Lépine est un bel artiste bordelais qui incarne l’impressionnisme dans la région, malgré les quelques décennies de retard qu’il peut avoir sur les grands maîtres du mouvement. Depuis une quinzaine d’années, nous avons largement participé à la revalorisation de son œuvre, notamment lors de la vente de la collection de tableaux du Docteur Goigoux, dispersée dans le cadre de sa succession en 2022. Cette vente avait été l’occasion d’apporter une nouvelle dynamique autour de ce peintre et d’attirer de nouveaux collectionneurs. Il nous faudra vérifier dans le catalogue raisonné de Joseph Lépine, régulièrement actualisé par le Docteur Philippe Greig, la présence de notre œuvre, ou s’il en existe d’autres versions qui pourraient apporter à la connaissance de l’artiste.

 

Détail de la signature.

 

Un mouvement artistique ?

Léon Kusel : Joseph Lépine est le seul impressionniste bordelais référencé comme tel à ce jour même si, comme dit précédemment, sa production s’avère en décalage avec celle de Pierre Bonnard notamment. Les vues sont luxuriantes, colorées et synthétiques chez ce peintre proche du « post-impressionnisme ». Le lien avec la production d’artistes comme Paul Signac, avec lequel il entretint une amitié, Armand Guillaumin ou encore avec Henry Moret est évident. Un lien que l’on considère moins absolu avec les autres artistes de la région, car « l’école bordelaise » est plurale. Ainsi, les représentations sont schématiques et dépouillées chez Pierre Gaston Rigaud ou silencieuses et méditatives chez Jean-Roger Sourgen. Quant à Louis-Augustin Auguin, il ne se lasse pas des représentations d’une campagne idéale, calme et reposante.

Antoine Briscadieu : La gamme chromatique est variée, le trait puissant, il affirme la force de l’œuvre dans les jeux colorés venant frapper la composition qui rythme la toile. La touche, présente, transmet de l’énergie au spectateur. Les parallèles possibles sont nombreux, notamment avec le post-impressionnisme qui s’offre toutes les libertés à travers ses extases colorées. Notons qu’il convient d’évoquer « les écoles bordelaises » car cette production est caractérisée par sa diversité. Elle est à la fois naturaliste, symboliste, presque japonisante et impressionniste, voire expressionniste.

 

Le sujet ?

Léon Kusel : Un entablement, comprenant une nappe à motifs, des couteaux soigneusement placés sur un plateau ovale, un compotier garni de fruits, sur le côté, un imposant melon. La nature morte est un sujet éminemment classique. Il fut inlassablement traité à travers les siècles par les peintres dans une sempiternelle quête de réappropriation. Osias Beert (1580-1623), Jean-Baptiste Monnoyer (1636-1699), Jean Baptiste Siméon Chardin (1699-1779), sont autant d’artistes qui en firent leur obsession. En l’espèce, Joseph Lépine nous offre un instant de vie quotidienne, un prétexte à jouer avec la lumière et la gamme chromatique.

Antoine Briscadieu : Les principales qualités de cette œuvre sont la touche vibrante et spontanée, éparse sur la toile, ainsi que la gamme chromatique forte et contrastée qui transmet à son spectateur une charmante émotion esthétique. Le point de vue choisi par l’artiste ainsi que le sujet, à savoir une table dressée dans un jardin, confèrent à cette œuvre un caractère intimiste et printanier.

 

Détail de la composition.

 

Un lieu de production ?

Léon Kusel : Joseph Lépine nait en 1867 à Rochefort-Sur-Mer avant de rejoindre Bordeaux dès 1884. Il n’y fixe pas définitivement sa résidence et rejoint Paris, en 1897. A l’aube du XXe siècle, en 1899, il part à Venise, puis il passe par Londres en 1909. Joseph Lépine est un artiste en mouvement, curieux de nouveaux paysages. Ses lieux de production sont nombreux et variés, son œuvre en est le témoignage. La toile qui nous occupe ce jour semble avoir été réalisée dans la région bordelaise.

Antoine Briscadieu : Joseph Lépine appartient à l’École Naturaliste Bordelaise post-barbisonienne, au sens large. L’artiste installé à Bordeaux, a peint ses paysages et alentours avant de faire carrière à Paris, puis de s’aventurer vers d’autres régions telles que la Bretagne, la Dordogne, la Creuse, la côte Méditerranéenne, allant jusqu’à Venise.

 

L’état de conservation ?

Léon Kusel : L’œuvre semble en parfait état de conservation. Si un très léger nettoyage de surface pourrait réveiller un peu les teintes qui ne demandent qu’à être secouées, l’ensemble demeure très frais.

Antoine Briscadieu : Cette huile sur toile est dans un état remarquable. Elle présente un état de conservation nature et sincère, ce qui ne manquera pas d’attirer les collectionneurs.

 

Une estimation ?

Léon Kusel : Les œuvres de Joseph Lépine connaissent aujourd’hui un réel intérêt de la part des collectionneurs, notamment bordelais. La cote de cet artiste est donc en progression. Une estimation comprise entre 10 000 et 15 000 euros serait cohérente avec les derniers résultats obtenus aux enchères. Pour connaître le résultat, rendez-vous en janvier 2025 à Bordeaux !

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