Le 3 juin 2024 | Mis à jour le 3 juin 2024

Rencontre avec un couple de collectionneurs voyageurs

par Diane Zorzi

Frédérique Astier a œuvré, par l’intermédiaire de la Société des Amis, à l’enrichissement des collections du musée du Louvre pendant plus de 20 ans, avant de rejoindre un établissement enseignant l’histoire de l’art. Olivier Astier, quant à lui, a connu une carrière de manageur sportif avant de fonder une société d’événementiel, conjuguant la culture et le sport. Tous deux partagent une même passion pour les voyages et ce qu’ils ont enfanté en art de 1920 à 1950. Rencontre avec un couple de collectionneurs voyageurs.

 

En une rue du seizième arrondissement parisien ou, plutôt, quelque part aux portes du Cambodge, du Vietnam, de l’Inde et du Congo, quelques centaines de tableaux, dessins, sculptures et objets d’art invitent à un voyage, que l’on rêverait sans retour. Là, un couple partage sa passion du Beau et de l’aventure ; Frédérique et Olivier Astier collectionnent comme ils voyagent, à leur seul cœur – pour eux, l’art est d’abord une rencontre.

 

 

C’est avec un tableau d’André Maire, acheté au Carrousel du Louvre lors de la Biennale en octobre 2002, que le couple débute sa collection. A ce peintre français, qui sillonna le monde avec ses crayons et pinceaux, ils consacreront une grande part de leurs achats, habillant un pan de mur entier de ses œuvres aux couleurs de l’Indochine et de Pondichéry. « Nous avons ensuite ouvert notre collection à l’Art déco qui nous a toujours passionné, qu’il s’agisse de Riccardo Scarpa ou Jean Mayadon. Frédérique a toujours vécu à Boulogne, la ville emblématique des années 30 », confie Olivier Astier.

Les artistes français, parfois belges, ayant séjourné dans les anciennes colonies de 1920 à 1950, principalement en Indochine et en Afrique noire, telle est la ligne directrice qu’ils s’évertueront à maintenir – avec toujours un regard de voyageur. « Nous regrettons que cet héritage artistique puisse être sujet à polémiques aujourd’hui. Nous appréhendons davantage cette période comme l’occasion de découvertes et rencontres pour les artistes qui ont donné lieu à un foisonnement d’œuvres, dont la richesse résulte de ce mélange harmonieux et fructueux entre les cultures. »

A parcourir leur collection, l’on prend la mesure de l’émerveillement que pouvaient ressentir les artistes en débarquant pour la première fois en ces contrées lointaines. « La sculptrice française Anna Quinquaud, que l’on apprécie particulièrement, a posé un regard admiratif sur les hommes, femmes et enfants qu’elle a pu rencontrer. Elles les subliment, sans jamais être caricaturale. C’est le cas également de Jean Bouchaud qui retient le beau et la gentillesse des populations rencontrées au gré de ses voyages en Afrique ou en Indochine. »

 

« André Maire est parfois un grand menteur ! Il représente les lieux comme il le souhaite, il invente et ajoute ! »

 

Le couple nourrit une fascination pour le Cambodge, avec ses temples d’Angkor, et l’Egypte, deux destinations auxquelles ils se sont rendus à plusieurs reprises, avant de poursuivre le voyage en peinture, loin de l’agitation touristique. « Ces pays sont incroyables, même s’ils ont profondément changé avec le tourisme de masse. Il y a 20 ans, lors de nos premiers séjours, nous étions seuls », se souvient Olivier Astier.

Au gré de leurs voyages, Frédérique et Olivier Astier partent à la recherche des lieux qui émaillent les œuvres de leur collection. « Au Laos, nous sommes allés visiter le Palais du Roi, peint par Alix Aymé. Toujours en l’état, ce lieu est paré de fresques aux couleurs sublimes ! » Les deux collectionneurs peuvent alors s’adonner au jeu des différences, mesurant la part d’invention à l’œuvre. « André Maire est parfois un grand menteur ! Il représente les lieux comme il le souhaite, il invente et ajoute ! Il a sa propre vision. » Parfois, les lieux ont disparu ou ont été altérés par le temps, restent alors les visages alentours pour emprunter les yeux de l’artiste.  

 

« Comme pour Angkor où l’on se dit parfois qu’il fallait y aller avant, il y a certains artistes auxquelles il aurait fallu s’intéresser davantage il y a trente ans. »

 

Frédérique et Olivier Astier sont en parfaite harmonie lorsqu’il s’agit de définir leurs prochains achats. « Nous sommes toujours d’accord, il nous est même arrivé d’avoir, sans le savoir, un coup de cœur sur une œuvre et de la réserver chacun de notre côté, raconte Olivier Astier. C’est le cas par exemple d’une tête de panthère de Gaston Le Bourgeois, mais cela nous arrive fréquemment, alors qu’au contraire nous n’aimons pas nécessairement les mêmes destinations. Nous n’avons par exemple pas le même regard sur Cuba, un pays que j’ai adoré. Mais l’on se nourrit de nos différences, et l’on aime les découvrir ensemble.»

Leurs trésors, ils les dénichent souvent aux enchères. « J’adore les enchères et je suis connecté sur Interencheres en moyenne une heure par jour. Il y a parfois des déceptions. Récemment, nous avons dû renoncer à acheter une œuvre de Iacovleff dont les enchères se sont envolées. C’est le jeu des enchères et ses mystères ! »

En plus de vingt ans de collection, le couple a pu voir les prix évoluer, avec le développement des ventes en ligne et l’arrivée d’acheteurs étrangers. « Comme pour Angkor où l’on se dit parfois qu’il fallait y aller avant, il y a certains artistes auxquelles il aurait fallu s’intéresser davantage il y a trente ans. Par exemple, il fallait compter autour de 300 euros pour acheter une œuvre d’Anna Quinquaud lors de la vente de son atelier en 1982, alors qu’aujourd’hui les estimations oscillent de 40 000 à 80 000 euros. Nous avons commencé à acheter des œuvres de cette artiste relativement tôt, mais la cote avait déjà augmenté, et aujourd’hui cela devient plus difficile. C’est aussi le cas des artistes de l’Ecole des beaux-arts d’Hanoï que les Vietnamiens achètent à des prix très élevés aujourd’hui, mais c’est une bonne chose et il est légitime qu’ils se réapproprient leur patrimoine. Au contraire, il y a d’autres artistes dont la cote est restée stable, comme André Maire qui a beaucoup produit. Son travail mériterait une grande exposition dans un musée parisien. » 

 

« Nous considérons que nous ne sommes pas propriétaires des œuvres, les prêter pour qu’elles puissent être admirées de tous est notre rôle

 

Ces deux passionnés et fins connaisseurs enrichissent leur collection au gré des expositions auxquelles ils participent régulièrement par l’intermédiaire de prêts. « A Evian, deux commissaires ont organisé une exposition sur les Artistes voyageuses, pour laquelle nous avons prêté plusieurs pièces de notre collection. J’y ai découvert de nombreux talents que je ne connaissais pas. Il y a tellement de peintres qui ont été appelés par les contrées lointaines au cours de ces années-là ! Nous prêtons nos œuvres autant que nous le pouvons. Nous considérons que nous ne sommes pas propriétaires des œuvres, les prêter pour qu’elles puissent être admirées de tous est notre rôle

Les collectionneurs accumulent également les catalogues, ouvrages monographiques, récits de voyage ou journaux, pour aiguiser leurs connaissances sur leur sujet de prédilection. « Un jour Frédérique a découvert que l’un de nos dessins d’André Maire avait fait l’objet d’une illustration en pleine page dans un catalogue, c’est à chaque fois une grande fierté ! »

 

« L’un de nos amis nous conseillait, à juste titre, de s’attacher à regarder une œuvre par jour. Il faudrait mettre ce conseil en application, contempler chaque jour méthodiquement une œuvre quelques minutes, pour la voir à nouveau. » 

 

De l’entrée au salon, du bureau à la chambre et à la cuisine, il n’est aucune pièce de leur appartement qui n’invite au voyage. « Nous avons emménagé il y a un peu plus de deux ans dans cet appartement, mais s’il est plus grand que le précédent, nous manquons déjà d’espace pour tout exposer ! » Ces amoureux de l’art ne consentent à se séparer d’une pièce de leur collection qu’à de rares occasions, tant ils nourrissent un attachement avec chaque œuvre acquise. Des œuvres qui vivent en harmonie, habitent les lieux, comme autant de compagnons dont on chérit la présence quotidienne, au risque parfois d’oublier d’entretenir la flamme. « Il est vrai que nous recherchons aussi à créer une atmosphère, une ambiance. Aussi, il nous arrive d’oublier que nous avions telle ou telle œuvre ! L’un de nos amis nous conseillait, à juste titre, de s’attacher à regarder une œuvre par jour. Il faudrait mettre ce conseil en application, contempler chaque jour méthodiquement une œuvre quelques minutes, pour la voir à nouveau. »

Lorsqu’il s’agit de donner leur préférence à une pièce de leur collection, le couple peine d’ailleurs à répondre et la visite reprend d’une œuvre à l’autre. Ici, un plâtre d’Anna Quinquaud, là, une gouache du peintre breton Henri Sollier avec un projet d’affiche pour une exposition agricole à Dakar. Et encore des études préparatoires de la Croisière Jaune de Iacovleff, un objet en galuchat et une cinquantaine de personnages en terre cuite de Gaston Hauchecorne. « Nous ne connaissions rien de cet artiste, mais ses personnages nous ont beaucoup plu. C’était un ancien diplomate qui a vécu trois ans au Vietnam, et il a sculpté tout au long de sa vie les mêmes personnages », détaille Olivier Astier.

 

« Nous aimons particulièrement les plâtres, les bois ou les terres cuites. J’aime le fait de pouvoir appréhender le relief d’une pièce. »

 

Plus loin, un tigre, un éléphant et un renard de Gaston Le Bourgeois, des eaux-fortes et dessins sur Saïgon ou l’Inde d’André Maire, une vue du Japon de taille modeste signée Mathurin Méheut, un paysage de Joseph Inguimberty, une sculpture de Victor Jules Evariste Jonchère ou une peinture du Bosphore par Raoul du Gardier. « Cet artiste, très mondain, a souvent peint des bateaux de croisière en contre plongée, avec des paysages superbes. » Et de citer encore Jean Bouchaud, Renée Bernard, Monique Cras, Arthur Dupagne, Auguste Mambour, Léa Lafugie, Berthomme Saint-André, Jos Henri Ponchin… Pour finalement concéder un faible pour la sculpture : « nous aimons particulièrement les plâtres, les bois ou les terres cuites. J’aime le fait de pouvoir appréhender le relief d’une pièce, tout comme notre ancien chat qui sautait tout le temps sur la table pour se frotter aux sculptures ! »

Donner à une œuvre ou un musée, vendre aux enchères… L’avenir de leur collection, le couple y songe, parfois, mais déjà leur fervente curiosité les porte vers de nouveaux horizons, des acquisitions rêvées aux pays qu’il reste à explorer – l’Argentine, le Pakistan, l’Irak et le Rwanda ; une maternité d’Anna Quinquaud, une œuvre de Marcelle Ackein ou un Majorelle. Olivier Astier, nous reconduisant sur le palier : « Je pourrais en parler pendant des heures. Quand on aime, vous savez… » Non sans difficulté, nous quittons ainsi ce lieu hors du temps, après maintes digressions autour d’Antoine Blondin, des liens à nouer entre le sport et la culture, l’architecture, Le Corbusier, et jusqu’à mes propres voyages ou les artistes que je chéris – l’art est d’abord une rencontre, disions-nous, pour ces collectionneurs dont la passion est un ravissement à partager.

 

Crédit photos © Arthur Minot, photographe

Haut de page

Vous aimerez aussi

Albert Clouard, le nabi clandestin aux enchères à Brest

Le 12 juillet 2024 | Mis à jour le 12 juillet 2024

A l’occasion de sa vente annuelle dédiée aux écoles bretonnes et à l’art moderne, la maison Thierry-Lannon & Associés dévoilera aux enchères le 20 juillet à Brest une toile réalisée […]

Un dessin inédit de Géricault ressurgit à Marseille

Le 25 juin 2024 | Mis à jour le 25 juin 2024

Un dessin inédit de Théodore Géricault sera dévoilé aux enchères le 28 juin à Marseille. Estimé de 30 000 à 40 000 euros, il provient de l’ancienne collection de son […]