Le 21 septembre 2020 | Mis à jour le 21 septembre 2020

Comment expertiser un cabinet des Pays-Bas méridionaux du XVIIe siècle ?

par Jacques Dubarry de Lassale

Destinés à accueillir de précieux objets de collection ou des bijoux, les cabinets naissent dans les Pays-Bas au XVe siècle alors que de nouveaux bois tels que l’ébène apparaissent dans les ateliers de menuiserie. En vogue au XVIIe siècle, ils se distinguent par leur grande variété architecturale et par la diversité des matériaux utilisés pour leur décoration. Jacques Dubarry de Lassale nous dévoile les techniques d’expertise d’un cabinet hollandais du début du XVIIe siècle, dont plusieurs éléments ont été restaurés, remplacés ou enjolivés au XIXe siècle.

 

Le grand cabinet baroque en ébène, posé sur piètement, aux lignes architecturales et à la façade imposante ornée d’écaille, de garnitures en argent ou bronze doré, de panneaux figuratifs en marbre ou en bois peint, parfois en argent repoussé, côtoie une production de petits cabinets dont la façade peut être sobre, en ébène ou bois noirci sans décor, révélant une fois ouverte des décorations de verre églomisé, de broderies ou de pierres semi-précieuses.

Quelle que soit la taille du meuble, le casier central, appelé « théâtre », se présente le plus souvent comme un petit tabernacle fermé par une porte ornée d’une façade de temple. Cette porte dissimule généralement une perspective pavée d’une marqueterie d’ébène et d’ivoire, encadrée de pilastres dorés et complétée parfois en son centre d’une statuette ou d’une scène peinte qui se reflète dans des miroirs latéraux. Il n’est pas possible de décrire d’une manière exhaustive tous les types de cabinets, tant leur variété est grande. Nous examinons, aujourd’hui, en détail un petit cabinet anversois, fabriqué vers 1610 (largeur 76, profondeur 30, hauteur 52) dont malheureusement beaucoup d’éléments ont été restaurés, remplacés ou encore enjolivés.

 

La construction

Contrairement à l’usage, les quatre angles de la caisse proprement dite ne sont pas montés à queue d’aronde, mais à joints vifs. Les planchers et les cloisons sont embrevés dans la caisse d’une façon classique, c’est-à-dire dans des rainures de l’épaisseur de la planche. Les fonds des tiroirs sont montés en feuillures et les côtés sont assemblés par deux queues d’aronde.

 

Les bois

La caisse est en noyer, le dos en sapin et on voit très nettement les traces de riflard sur la photo 12. Le grand tiroir, qui occupe toute la largeur du meuble sur la partie basse et simule trois tiroirs, est en noyer ; les six autres ont leur façade d’origine, mais les côtés et les fonds ont été refaits en noyer. Le placage de la caisse est en bois noirci, probablement en poirier. Les moulures guillochées des encadrements de tiroirs sont en ébène. Les encadrements des motifs en os gravé disposés sur la porte et les tiroirs sont en palissandre de Rio. L’intérieur du théâtre a été entièrement refait en loupe de thuya au XIXe siècle (photos 10 et 11) lors d’une restauration abusive. Ce type de placage a très rarement été employé dans les cabinets au XVIIe siècle et l’érable moucheté du Canada n’a jamais été utilisé dans les cabinets à cette époque. Enfin, quelques éléments sont en sycomore teinté.

 

 

Le décor

Le décor proprement dit du cabinet a été exécuté avec des plaquettes d’os gravées et teintées à l’encre. Sur la photo 3, on distingue très bien les pores de l’os. Par contre, pour certaines restaurations, on a utilisé des éléments de touche de piano et d’ivoirine dont l’aspect est différent. Le dessus et les côtés de la caisse sont décorés d’un double filet d’os (photo 4). Les gravures sont typiques des cabinets anversois du tout début du XVIIe siècle. Sur la porte figure une Vénus encadrée de cartouches à thème floral (photo 2). Sur les tiroirs, on a représenté des thèmes de pêche et de chasse (photos 3 et 5).

 

 

Les bronzes

Deux jolies poignées en bronze de l’époque, sur lesquelles il reste quelques traces de dorure, représentent des sirènes ou des tritons et sont fixées sur les côtés du meuble (photos 8 et 9). Les angles de la caisse sont renforcés par des écoinçons en bronze également de l’époque (photo 4). Toutes les poignées de bronze des tiroirs sont postérieures ; à l’origine il y avait des serrures dont on voit les traces de fixation à l’intérieur des façades.

 

Les transformations

Initialement, ce cabinet comportait deux portes qui se refermaient sur la façade, elles ont été supprimées. On distingue les emplacements de charnières qui ont été rebouchés par une plaquette (photo 6) et le trou sur la traverse basse correspondant au loquet de fermeture de la porte de gauche (photo 7).

 

 

Les serrures des tiroirs ont été remplacées par des poignées de tirage en bronze. La serrure de la porte du théâtre est postérieure (photo 11). Le piètement en bois noirci a été fabriqué au XIXe siècle, ce qui est classique sur ce type de meuble, et correspond probablement à l’époque des transformations apportées à ce cabinet (photo 13). Les piètements de cabinet sont rares au XVIle siècle, beaucoup ont été fabriqués au XIXe siècle. A l’origine, les cabinets étaient posés sur des tréteaux recouverts de très belles étoffes. Sur tous ceux que j’ai restaurés, deux seulement avaient un piètement de la même époque.

 

 

 

Photos © Jacques Dubarry de Lassale.

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