Le 9 août 2017 | Mis à jour le 3 juillet 2018

Décoder une œuvre symboliste

par Diane Zorzi

Une aquarelle de Gustav-Adolf Mossa (1883-1971) de 1917 sera mise aux enchères par Maître Jean-Pierre Besch mardi 15 août 2017 à Cannes et sur le Live d’Interencheres. Chargé de références et symboles, ce travail érudit est une véritable synthèse des œuvres symbolistes que l’artiste niçois réalise jusqu’en 1917, avant d’abandonner progressivement crayons et pinceaux. Décryptage…

 

Une simple Crucifixion ?

Stabat Mater ou la Vierge Marie pleurant le Christ crucifié : le sujet est des plus conventionnels et parcourt l’histoire de l’art depuis le Moyen-âge. Il trouve son origine dans un poème latin du XIIIe siècle, dont Mossa transcrit la première strophe sur un cartel intégré au cadre :

« Stabat Mater dolorosa / Juxta crucem lacrimosa / dum pendebat Filius » (« Elle était debout, la Mère, malgré sa douleur, / En larmes, près de la croix, / Où son Fils était suspendu. »)

Les plus grands artistes de la Renaissance s’en sont inspirés, usant de la même recette consistant à représenter à côté du Christ, la Vierge en une mère éplorée ou s’adonnant avec grâce et retenue à une prière silencieuse, au pied de la croix. Ici, ni pleurs, ni dévotion. Vêtue d’un lourd manteau noir, Marie paraît ailleurs, pensive, comme absorbée par un événement plus sérieux encore que la mort de son propre fils, crucifié à sa droite.

 

 

La Grande Guerre

L’attitude songeuse de la Vierge peut finalement nous mettre sur la voie. Juchée sur un promontoire, elle domine le parvis d’une cathédrale où des hommes armés se pressent. A la Crucifixion, répond ainsi une seconde scène, toute aussi cinglante –  la Première Guerre mondiale. Le sang christique qui se déverse le long de la croix évoque alors celui des combattants.

Mossa fut un témoin privilégié de la guerre, blessé devant Ypres le 18 novembre 1914 alors qu’il est intégré au 7e bataillon de chasseurs alpins. Il consacre à cette expérience douloureuse plusieurs œuvres, dont deux cycles aquarellés : Les Très Tristes Heures de la guerre (1915-1916) et les Visions de guerre (1917-1918).

L’œuvre mise en vente et acquise l’année même de sa réalisation par un certain Franck d’Annonay, interpelle par son étonnante ressemblance avec une aquarelle du cycle des Visions de guerre : Le Christ de Passion.

Dans cette quasi copie conservée au musée des Beaux-Arts de Nice, la Vierge et le Christ en croix surplombent une même scène guerrière devant une église.

« Au pied de la croix, Mère sublime de toutes les douleurs acceptées, la plus cruelle de toutes lui était réservée par les hordes germaniques », commentait l’artiste en légende. Ainsi, en patriote, Mossa fustige les exactions allemandes.

 

Gustav-Adolf Mossa (1883-1971), Stabat Mater, 1917, aquarelle signée et datée en bas. Estimée 10 000 – 12 000 euros.

Un éloge du patrimoine français

L’artiste niçois associe au récit biblique, un événement récent, à la manière des journaux de l’époque qui regorgent de piéta et de vierges éplorées, rappelant la douleur des mères pleurant leurs fils morts au combat. Mais la lecture ne s’arrête pas là…

A l’arrière-plan, une cathédrale gothique s’élève, en un espace indistinct, brumeux, dont les tons rouges et terreux semblent suggérer un embrasement. Les incendies de monuments sont nombreux au cours de la Première Guerre mondiale et nourrissent l’animosité déjà existante entre les deux nations. Mossa déplore la destruction de ce patrimoine chrétien qu’il chérit tant. Loin de n’être qu’un simple symbole des victimes de guerre, le Christ et la Vierge s’imposent ainsi en martyrs et juges de la barbarie allemande.

Dans toutes ses œuvres de guerre, Mossa oppose à la grandeur de la civilisation latine et chrétienne, une Kultur germanique impérialiste et dégénérescente. En un ultime combat, Hercule, Dante ou le Christ, font face à Wagner, Beethoven ou affrontent le dragon germanique Fafner. Mais si Mossa dénonce la barbarie germanique, soulignant son inhumanité face aux destructions du patrimoine religieux, il subsiste un réel malaise à l’encontre d’une nation dont il louait jusqu’alors les artistes. La Grande Guerre fut pour Mossa une épreuve humaine éprouvante, bouleversant véritablement le cours de son existence. Ce choc guerrier le conduira finalement à s’isoler peu à peu. Après 1917, il ne produira plus que des œuvres marginales, dénuées de l’intensité dont elles faisaient preuve jusqu’alors.

Restée dans les mains de collectionneurs privés depuis sa création en 1917 et connue par une photographie en noir et blanc intégrée au Catalogue raisonné, cette rare aquarelle, comme toutes les œuvres de guerre, marque ainsi un véritable tournant dans l’œuvre de Gustav-Adolf Mossa. A elle seule, elle résume la teneur de l’oeuvre mossaïenne, mais aussi celle de toutes les œuvres symbolistes, qui se lisent et se déchiffrent autant qu’elles se regardent.

 

Lien vers l’annonce de la vente

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