Le 9 octobre 2009 | Mis à jour le 28 juin 2012

Les Paroles de Pierre de Fontaines

par Interencheres

Le 16 octobre prochain à l’Hôtel Drouot Richelieu, la maison de vente Lafon proposera aux enchères ce manuscrit du XIIIe siècle : « Les Paroles de Pierre de Fontaines ». L’expert Roch de Coligny nous présente cet oeuvre d’art :

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  • Les Paroles de Pierre de Fontaines (vers 1260-1265)

    Chi parole mon sires Pieres de Fontaines des drois et des lois et des coustumes de Vermandois.

    Codex manuscrit de 41 feuillets de parchemin, dans sa reliure (à trois nerfs) d’ais (de cèdre ?) couverts d’une peau au naturel, fermant à un lacet de cuir terminé par un fermoir de bronze à pertuis. Reliure du XIVe siècle. 23,5 cm de hauteur sur 17 de large. Grande lettrine champie initiale ; nombreuses lettrines bleues & rouges.
    Texte à l’encre brune, sur deux colonnes à 35 lignes. Titre en bleu & rouge.
    Voyez les photographies ci-contre et ci-après; ainsi que la reliure 10 feuillets ci-dessus, à la page de titre du chapitre “Quelques manuscrits”.

    Estimation : sur demande

    Extraordinaire exemplaire, écrit & enluminé vers 1260-1265, des Paroles (ou Conseil) rédigées vers 1258- 1260 par le jurisconsulte Pierre de Fontaines, à la demande du roi Louis IX (saint Louis) qui désirait pourvoir à l’éducation juridique de son fils (le futur Philippe III le Hardi). Il s’agit d’un commentaire en langue française (dialecte picard), fondé sur les coûtumes de Vermandois & le droit romain, et présenté de façon didactique par courtes questions & réponses.

    COMPOSITION
    Codex actuellement composé de six cahiers regroupant 41 feuillets :
    • 1 cahier de 8 ƒƒ (I-VIII, 1-8) • 1 cahier de 7 (sur 8 ) ƒƒ (IX-XV-[XVI], 9-15-[16]) (le dernier manquant)
    • 1 cahier de 9 (sur 10) ƒƒ (XXV-XXVIII-[XXIX]-XXXIV, 26-29-[30]-35) (le ƒ 29 manquant)
    • 1 cahier de 6 ƒƒ (XXXV-XL, 36-41)
    • 1 cahier de 6 ƒƒ (XLI-XLVI, 42-47)
    • 1 cahier de 5 (sur 6) ƒƒ (XLVII-L-[LI], 48-51-[52], l’avant dernier manquant, le dernier blanc non numéroté)

    NUMEROTATION DES FEUILLETS
    • au verso, dans la marge de tête : en chiffres romains.
    • au recto, dans la marge de pied, à droite : en chiffres cursifs (“arabes”). La numérotation en chiffres cursifs est décalée d’un numéro, à partir du feuillet XXV-26.
    • au recto, dans la marge de pied, sous la colonne de gauche : en chiffres romains. Cette numérotation est effacée, hormis « LIIII » (ƒ XLIII-45) et « LXII » (dernier ƒ, blanc). Nous verrons plus loin que cette dernière numérotation, dont il ne reste que des vestiges, est la numérotation originale, et que les deux autres ont été portées après la disparition de plusieurs feuillets et le mélange de certains autres.

    TEXTE
    NB : pour faciliter la comparaison, nous reprenons ici la numérotation des chapitres (chiffres romains) & paragraphes (chiffres cursifs) de l’édition de Marnier en 1846.

    • ƒ 1-15 : texte : de I à XV 12 (commencement) (Marnier p. 56-114)
    • ƒ 25-26 : texte : XIX 32 (dernier mot) à XIX 65 (début) (Marnier, p. 193-207)
    • ƒ 27-28 : texte : XXI 20 (fin) à XXI 39 (début) (Marnier p. 246-262)
    • [ƒ 29] : manque de XXI 39 (seconde partie) à XXI 50 (première partie) (Marnier p. 262-271)
    • ƒ 30-32 : texte : XXI 50 (seconde partie) à XXII 11 (première partie) (Marnier p. 271-293)
    • ƒ 33-34 : texte : XIX 65 (fin) à XXI 5 (commencement)  (Marnier, p. 207-223)
    • ƒ 35 : texte : XXII 20 (fin) à XXII 26 (première partie)  (Marnier p. 300-308)
    • ƒ 36-39 : texte : XXIII 1 (seconde partie) à XXIX 17 (presque fin)  (Marnier p. 316-348)
    • ƒ 40-43 : texte : XXIX 34 (fin) à XXXIII 21 (première partie) (Marnier p. 357-390)
    • ƒ 44 -51 : texte : XXXIII 39 (seconde partie) à XXXV 46 (première partie) (Marnier p. 411-469)

    COMPOSITION ORIGINALE
    L’étude du texte (ci-dessus) montre que :
    -il manque des parties du texte ;
    -le texte des ƒƒ 25, 26, 33 & 34 se suit : les ƒƒ 27, 28, (29), 30 à 32 ont été inclus entre les ƒƒ 26 et 33.
    Il manque donc des feuillets en dehors de la numérotation, et l’actuel troisième cahier est mal monté.
    Il faut donc rétablir la composition originelle du codex, de telle sorte qu’il y ait suffisamment de feuillets pour l’ensemble du texte, et que l’ensemble de ces feuillets soit, selon l’usage ancien, groupé par cahiers :
    La seule façon logique, conforme à la quantité de texte, à la pliure des feuilles & aux vestiges de la numérotation originale, est la suivante (nous indiquons les chapitres tels que Marnier les a numérotés).
    soit 8 cahiers comprenant 62 feuillets : ce qui se trouve parfaitement confirmé par la numérotation inscrite au bas du dernier feuillet (« LVII »).
    Nous avons donc aujourd’hui 41 feuillets sur les 62 originels ; soit les deux-tiers du manuscrit.

    CHRONOLOGIE DES MANQUES ET DES NUMEROTATIONS

    Quand on observe la reliure, on remarque qu’il n’y a pas la place pour le 3e cahier : celui-ci manquait donc déjà lorsque l’ensemble fut relié. Or, ce cahier est compris dans la pagination en chiffres romains : cette pagination est donc antérieure à la reliure, laquelle pagination fut portée alors qu’il manquait déjà des feuillets aux cahiers IV à VII. La chronologie des manques & des numérotations est donc probablement la suivante :
    • vers 1260 : confection du manuscrit à 8 cahiers comprenant 162 feuillets (tous numérotés sous la colonne de gauche). • disparition des ƒƒ *25, *26, *31, *32, *33, *40, *42, *47, *52 & *53 (= IV 1-2, 6-8. V 1, 8. VI 2, 7. VII 4-5).
    • inclusion du Ve cahier dans le IVe pour former un seul cahier de 10 ƒƒ.
    • numérotation à la romaine (dans la marge de tête du verso)
    • numérotation en chiffres cursifs (au recto, sous la colonne de droite)
    • disparition du IIIe cahier.
    • reliure. • XIVe – XIXe siècle : disparition des ƒƒ 16, 29 & 51.

    AUTEUR
    Pierre de Fontaines, chevalier, jurisconsulte originaire du comté de Vermandois, fut grand-bailli de Vermandois dès 1253 (ce baillage était le plus important du royaume : il comprenait, outre le Vermandois proprement dit —Laon et Saint Quentin—, Reims, Châlons, Troyes, Soissons &c.). Maître au parlement dès 1260, il était considéré par saint Louis comme le premier juriste de son royaume.
    Au témoignage de Joinville, le Roi le tenait auprès de lui quand il rendait la justice à ses sujets ; il assista le roi saint Louis dans ses jugements et siégea en particulier auprès de lui lors des fameuses séances sous le chêne du bois de Vincennes. Selon Du Cange, Pierre de Fontaines fut le premier Français qui entreprit d’écrire sur l’ordre judiciaire de France. Son traité est comme le fondement de tout ce qui a été écrit depuis sur ce sujet, à tel point que ce texte ne cessa d’être étudié et que Montesquieu fit son éloge dans l’Esprit des loix.

    CONTENU
    Ce traité juridique fut commandé par le Roi à son fidèle conseiller, afin de pourvoir à l’éducation juridique d’un haut personnage (probablement le fils du Roi, le futur Philippe III le Hardi). Il fut composé vers 1258-1260, dans une forme très didactique et, chose exceptionnelle, en langue française, plus exactement dans le dialecte picard qui était familier à l’auteur.
    Dans ce traité, l’auteur entreprend d’exposer et de concilier le droit romain antique, avec les coûtumes du baillage dont il avait la charge. C’est, semble-t-il, la première tentative juridique de remettre le droit romain à la première place, et d’atténuer les rigueurs du droit coûtumier.
    Les différents chapitres de cet ouvrage traitent des sujets suivants : • les préceptes de religion & de morale • les semonces ou ajournements • les excuses pour ne pas se présenter à l’audience • les serments • la plègerie d’être à droit • les amendes • les amparliers ou avocats • le claim ou demande • le jour du conseil, le droit d’ester en justice • les mineurs et leurs droits • les obligations • le dol et la fraude • les despaïsés (absents) • les arbitrages • les taverniers et hosteliers • les jugements, les procureurs • la manière de fausser le jugement, l’appel • la juridiction ou compétence • manière de proposer les demandes dans les matières civiles et criminelles • quand le procès est censé commencer • les jours fériés où l’on ne peut plaider • qui doit juger les causes des orphelins, veuves, convalescents, mineurs • la compétence criminelle pour juger les criminels et fugitifs • compétence des demandes de saisine • délivrance de legs, de dette, de garantie, de pétition d’hérédité • le viol, la force ou violence, le crime • les testaments, la portion disponible, la disposition des meubles et conquêts • les dons faits par le père à ses enfants, le devoir de subsistance et de soutenance • la possession et les actions possessoires • &c.

    Il s’agit du premier & du plus complet traité de droit médiéval. Qui plus est, en langue française, ce qui le rend très accessible.

    MANUSCRITS
    À notre connaissance, il existe de nos jours onze manuscrits des Paroles (ou Conseils) de Pierre de Fontaines : • un manuscrit autrefois conservé à Amiens, mais aujourd’hui disparu. Il fut publié par Du Cange en 1668 • un manuscrit à la Bibliothèque municipale de Troyes; lequel servit à la publication de Marnier • sept manuscrits à la Bibliothèque nationale • un manuscrit à la Bibliothèque de la reine Christine, au Vatican • deux manuscrits en mains privées (collections Montmerqué & Regnard).
    Ces manuscrits sont en dialecte d’Île-de-France, à l’exception d’un des exemplaires de la BN où se reconnaissent des formes picardes. Les plus anciens de ces manuscrits datent de 1280-1300.

    Nous ne savons si c’est dans un atelier parisien ou dans un atelier picard, que ce manuscrit fut écrit, enluminé & enrichi de lettrines. Nous pencherions néanmoins pour l’origine picarde.

    UNICITE, ORIGINALITE
    Non seulement notre manuscrit n’est pas une énième copie, mais surtout il est plus qu’unique : en fait il présente toutes les caractéristiques du manuscrit original & du primum exemplum. En effet :
    -sa réalisation (écriture & enluminure) est absolûment contemporaine de la composition du texte par Pierre de Fontaines. Il ne s’est pas écoulé plus de cinq ou huit ans entre la commande royale (1258) et l’achèvement de notre manuscrit (1260-1265).
    -il est donc le plus ancien des exemplaires connus, qui tous datent d’après 1280-1300.
    -il est le seul à présenter le texte original en dialecte picard, alors que les autres manuscrits offrent un texte accommodé dans d’autres dialectes (dont celui de l’Île de France).
    -il fournit des passages que les autres copies ignorent complètement (par exemple ƒ 4 r°, colonne A) ou supprimèrent (par exemple, le passage relatif au temps où les armes sont suspendues).
    -il est le seul qui donne le vrai titre du traité (Paroles des droits, des lois et des coûtumes de Vermandois), alors que d’autres manuscrits, ayant ignoré ce titre original, lui ont donné celui, inexact, de “Conseil”.

    Nous pouvons donc avancer l’hypothèse que notre manuscrit est :
    -l’exemplaire original du texte composé par Pierre de Fontaines ;
    -celui qui fut offert au roi Louis IX pour l’éducation de son fils ;
    -et qui servit ensuite de modèle pour les autres copies qui sont parvenues jusqu’à nous.

    C’est dire le caractère tout-à-fait exceptionnel de notre manuscrit. Ce n’est pas un manuscrit, datant de la fin du XIIIe siècle. C’est très certainement le manuscrit d’origine.

    Si a cela on ajoute qu’il est conservé, depuis 750 ans, dans sa robuste reliure d’origine, nous avons un livre absolûment exceptionnel à tous points de vue.

    ETAT
    Le premier défaut à déplorer est la perte d’un tiers des feuillets d’origine. Quant à la reliure, elle a subi de légers manques à la peau; ainsi que quelques trous de vers.
    Sinon, objet magnifique, très pur, jailli tel quel de la cendre des siècles.

    PROVENANCE
    Ex-libris imprimé d’A. Bretagne, directeur des contributions directes à Nancy. Né en 1807, mort en 1891, Alexandre Bretagne fut le père de Charles Auguste Bretagne, ami de Verlaine & de Rimbaud.
    Accompagné d’une note signé de L[aurent] de Morière (né en 1852, sorti de l’école des Chartes en 1880, mort en 1885).

    BIBLIOGRAPHIE
    A. J. Marnier, avocat et bibliothécaire de l’ordre des avocats à la Cour royale de Paris. Le Conseil de Pierre de Fontaines, ou Traité de l’ancienne jurisprudence française. Nouvelle édition publiée d’après un manuscrit du XIIIe siècle appartenant à la bibliothèque de Troyes, avec des notes explicatives du texte et des variantes tirées des manuscrits de la bibliothèque du Roi. Paris, Durand & Joubert, 1846.
    Charles du Fresne, sieur du Cange. Histoire de S. Louis, IX du nom, roi de France, écrite par Jean de Joinville,… enrichie de nouvelles observations et dissertations historiques ; avec les « Établissements de saint Louis », le « Conseil de Pierre de Fontaines », et plusieurs autres pièces concernant ce règne tirées des manuscrits. Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1668.
    Christian Cheminade. Le Conseil à un ami : Montesquieu, lecteur de Pierre De Fontaines, in Montesquieu, Œuvre ouverte, pp. 293-304. Supplément au Bulletin n° 60 de la Société française d’étude du XVIIIe siècle.
    Quentin Griffiths. Les origines et la carrière de Pierre de Fontaines, jurisconsulte de Saint Louis. Une reconsidération avec documents inédits. In Revue historique de droit français et étranger, 1970.

    Signalons que les manuscrits du Conseil de Pierre de Fontaines font l’objet d’une étude approfondie par le professeur Akehurst, professeur à l’université du Minnesota et fellow de la Camargo Foundation à Cassis.

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