Le 8 juillet 2020 | Mis à jour le 8 juillet 2020

Les secrets de fabrication d’un coffret du XVIIe siècle en marqueterie Boulle

par Jacques Dubarry de Lassale

Les coffrets en marqueterie Boulle du XVIIe siècle sont des objets particulièrement précieux et fragiles. Usés au fil du temps, ils conservent rarement leur marqueterie d’origine. Le maître ébéniste Jacques Dubarry de Lassale dévoile leurs secrets et techniques de fabrication.

 

Emblématique du style Louis XIV, la marqueterie Boulle, du nom de son créateur le maître ébéniste Charles-André Boulle (1642-1732), est une technique innovante consistant à obtenir des motifs en négatif, à partir de l’alliance de plusieurs matières telles que l’écaille, le cuivre, l’étain ou la nacre. Le coffret à bijoux que nous allons examiner, témoigne de la richesse de cette technique prisée au XVIIe siècle.

 

Photo 1.

 

Examen d’un coffret à bijoux du XVIIe siècle

Il s’agit d’un superbe coffret du XVIIe siècle, restauré pour la première fois. Il est très rare de pouvoir examiner une marqueterie Boulle dans son jus. La fragilité de ces objets, en particulier la difficulté du collage du laiton, fait que beaucoup d’entre eux n’ont même pas atteint le XVIIIe siècle sans recollage ou clouage du métal. A été retrouvée la note d’un intendant de Versailles, datant des années 1680, qui se plaignait déjà de ces meubles en marqueterie d’écaille et de laiton qu’il fallait constamment renvoyer à la restauration. Un objet plusieurs fois restauré (plus ou moins bien) n’offre pas la possibilité de constituer une référence. Profitons de l’occasion qui nous est ici donnée pour détailler les caractéristiques d’une fabrication d’époque Louis XIV.

 

Ce coffret est rectangulaire, aux quatre coins abattus et galbé en profil de balustre sur ses quatre côtés. Il est fermé par un couvercle plat orné d’un cavet et verrouillé par une serrure auberonnière (photo 8). Il repose sur huit pieds en bronze doré et ciselé, en forme de feuille d’acanthe, recouvrant le côté jusque sous le couvercle (photo 6). Toutes les faces visibles sont marquetées de laiton et d’écaille de tortue teintée en rouge. Le tout assemblé après un découpage des deux matériaux superposés. L’ensemble est équilibré entre «première partie» (fond en écaille et motif en laiton) et «contrepartie» (fond en laiton et motif en écaille). La qualité du dessin et de la gravure y compris de l’écaille de la contrepartie, en font un objet de grande qualité, rare et recherché. Les champs et les moulures sont décorés par des baguettes en ébène ou palissandre recouvertes de laiton.

 

Le motif

Le répertoire décoratif utilisé pour ce genre de composition est toujours le même. Il provient de gravures comme celles publiées par Jean Bérain, le décorateur de la Chambre et du Cabinet du Roi et se compose d’oiseaux, papillons, têtes d’indien, angelots (photo 2 et 3) … D’une marqueterie à l’autre, les similitudes sont frappantes. L’ensemble doit être symétrique et le motif est repris en gravure. C’est l’habileté de l’ébéniste à réaliser de belles courbes avec son bocfil (scie très fine) et celle du graveur à ombrer les formes avec son burin, qui créent l’illusion du relief. Ne doivent pas apparaître angles et cassures malvenues, comme sur les imitations de la fin du XIXe siècle. De plus, le matériau qui sert de fond n’est généralement pas gravé.

 

L’écaille

L’écaille provient de tortues de race caret. Ses moirures sont caractéristiques et ne peuvent être confondues avec les taches bien nettes de la tortue franche souvent utilisée au XIXe siècle. Son épaisseur doit être conséquente, au moins un millimètre et il est possible de trouver du papier coloré entre le bâti et celle-ci.

 

 

Le laiton

Il doit également faire environ un millimètre d’épaisseur. Au démontage sont visibles les traces du rabot à dents du XVIIe sur le contreparement (photo 10), et les traces obliques du sciage manuel sur les champs.

 

Les essences de bois

Elles doivent correspondre à celles utilisées au XVIIe siècle. Les bois qui constituent l’âme de ce coffret sont : l’ébène d’Asie et non pas d’Afrique, le palissandre de Rio, le chêne, le sapin et quelques morceaux de noyer.

 

 

Les petites imperfections dues à la technique de découpage de la marqueterie en superposition

On observe très nettement des encoches perpendiculaires au tracé du motif (photo 3). Ces encoches sont toujours placées avant un angle vif et du même côté. C’est cette encoche qui permet au marqueteur de faire exécuter un demi-tour à son bocfil de façon à lui permettre de réaliser un angle aigu à la scie.

L’opération se déroule ainsi :

  1. le marqueteur scie la marqueterie avec son bocfil jusqu’à la pointe en la dépassant légèrement,
  2. il fait revenir sa scie en marche arrière dans le trait de scie déjà réalisé,
  3. il fait faire un demi-tour à son bocfil en entamant légèrement la matière du fond et jamais le motif (d’où l’apparition des encoches visibles sur le laiton de la contrepartie qui sert ici de fond),
  4. le bocfil étant tourné, le marqueteur le fait reculer alors jusqu’à la pointe en la dépassant légèrement,
  5. cette manœuvre lui permet de repartir en avant et de pouvoir réaliser un angle très aigu.

Comme précisé auparavant, ces encoches sont particulièrement visibles dans le laiton de la contrepartie. D’autre part, sont aussi visibles, les passages de scie en travers du motif, afin de permettre des découpes intérieures.

Il est à noter que la présence d’encoches sur une marqueterie Boulle constitue un indice important d’identification d’un travail exécuté au XVIIe ou au début du XVIIIe siècle.

 

Les accessoires 

Bien évidemment le contrôle de convergence sur l’époque s’exerce sur tous les éléments du coffret.  Il convient de vérifier que toutes les pièces sont conformes aux techniques de fabrication du XVIIe siècle, particulièrement en ce qui concerne les vis et charnières (photo 8).

 

 

Les assemblages 

Les schémas en vue éclatée vous permettront de comprendre la façon dont tous les éléments sont assemblés. Le montage est assez complexe ce qui est encore le signe d’un travail soigné réalisé par un grand atelier. Les montages sont à joints vifs collés, ceux de la partie inférieure sont renforcés par de petites clés visibles à l’intérieur. Le couvercle n’ayant pas été démonté, nous savons seulement qu’il est creux et en sapin.

 

 


Image d’accueil : Coffret en marqueterie de type Boulle à doucine et galbé Louis XIV. Epoque fin du XVIIe – début du XVIIIe siècle. H.14.5 cm L.33 cm P.30 cm. Adjugé 43 750 euros par Conan Hôtel d’Ainay à Lyon, le 13 juin 2020. 

Autres photos : © Jacques Dubarry de Lassale

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