Le 17 janvier 2023 | Mis à jour le 17 janvier 2023

Pierre Jeanneret, un designer encore accessible aux enchères

par Clémentine Pomeau-Peyre

Longtemps éclipsé par la stature de deux géants, Le Corbusier et Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret mérite certainement davantage que cette place de troisième. Mise en lumière d’un architecte designer discret et méconnu, dont la cote bien qu’ascendante demeure encore raisonnable. 

 

Pierre Jeanneret naît en 1896 à Genève dans une famille particulière : il est le petit cousin de Charles-Edouard Jeanneret-Gris, de six ans son aîné, qui sera connu plus tard sous le nom de Le Corbusier. Il choisit de suivre les cours de l’Ecole des Beaux-Arts de Genève, obtient son diplôme d’architecte et commence à travailler en 1921 avec Auguste et Gustave Perret à Paris. Cette première collaboration avec les futurs architectes de la ville du Havre ne dure pas, et en 1922, il rejoint le bureau situé rue de Sèvres de son cousin devenu Le Corbusier. Ensemble, ils élaborent en 1927 le manifeste « Cinq points vers une nouvelle architecture » dans lequel ils présentent leur vision de la modernité : des pilotis, un toit-terrasse, un plan sans murs porteurs, des fenêtres en bandeaux et une façade libre. Tout au long de sa carrière, Pierre Jeanneret va jouer un rôle très important dans les projets de l’atelier, dont celui de la Villa Savoye (1931) constituée d’un parallélépipède posé sur des pilotis, ou de l’ensemble de mobilier tubulaire exposé au Salon d’automne de Paris en 1929, œuvre commune avec Le Corbusier et Charlotte Perriand.

 

Les créations de Chandigarh

Son rôle sera bien plus essentiel dans le cas de Chandigarh. Au début des années 1950, c’est ensemble que les deux cousins imaginent la construction de cette ville située au nord de l’Inde, et appelée à devenir la capitale de la région du Pendjab. Ils en imaginent à la fois le plan complet, mais aussi les différents bâtiments publics, ainsi que leur ameublement. « Un immense chantier que Le Corbusier va abandonner à mi-chemin, alors que Jeanneret s’installe sur place et reste 15 ans pour le mener à bien en tant qu’architecte en chef », détaille l’expert Côme Remy. Il est l’auteur quasi exclusif du mobilier d’origine de cette ville, mobilier que l’on retrouve aujourd’hui dans les ventes aux enchères : certaines pièces ont été éditées à de très nombreux exemplaires, afin d’équiper les administrations. « La conception est très actuelle, s’amuse l’expert, ces meubles ont été fabriqués avec du bois local, celui des arbres abattus pour construire la ville, et donc principalement du teck, assemblé avec du bambou ou de la corde ».

 

Pierre Jeanneret (1896-1967). PJ R 30 A « Display and Blue Metal », vers 1961. Bibliothèque ou cabinet en teck, 132 x 181 x 67 cm. Modèle créé pour la « Central State Library » de Chandigarh. Estimation : 45 000 – 60 000 euros. Mis en vente le 29 janvier par Osenat sur Interencheres.

 

Pour l’esthétique, l’ergonomie de ses chaises, tabourets ou étagères, Pierre Jeanneret travaille dans la continuité de ses créations précédentes. Son piètement « système compas » reflète ainsi sa collaboration des années 1939 avec Jean Prouvé. Et il travaille également sur d’autres modèles de piètement, en X, en V inversé, en U ou en D. Prenons quelques assises en exemple, avec les estimations de Côme Remy : le « Teak Bench » vers 1955, dessiné pour l’hôtel MLA et les résidences de fonctionnaires est un banc à entretoise et piètement compas (8 000 – 12 000 euros) ; les « Easy Chairs » de la même année possèdent un dossier et assise cannées sur un piètement en compas asymétrique (entre 8 000 et 12 000 euros la paire) ; la « Committe console » de 1955 destinée à l’Assemblée de Chandigarh présente un piètement en Y (10 000 – 15 000 euros) ; et enfin une « Teak and iron chair » de 1954, créée pour la maison de Pierre Jeanneret et qui dispose d’un piétement en tige de fer en N (15 000 – 25 000 euros). Cette dernière chaise appartient à une catégorie plus rare, celle des prototypes qui n’ont pas donné lieu à des éditions, et n’existent qu’à une dizaine d’exemplaires. Un ouvrage très complet recense l’ensemble de ces créations : le Catalogue Raisonné du Mobilier, Jeanneret Chandigarh (paru en 2019 et malheureusement épuisé).

 

 

La cote de Pierre Jeanneret

En ce qui concerne la cote de ces meubles, elle reste selon Côme Remy « encore très raisonnable pour des meubles extrêmement bien conçus, à l’esthétique parfaite, confortables, qui ont une histoireIl est encore bien loin des prix atteints par Charlotte Perriand ou Le Corbusier, et même s’il ne les rattrape pas, sa cote ne peut que monter ». Un peu oublié après son décès en 1967, époque à laquelle l’intérêt pour ce type de meuble n’existe pas, il revient ensuite peu à peu en grâce notamment par l’intermédiaire de quelques marchands passionnés qui vont chercher les meubles en Inde (à noter que l’exportation de meubles de Chandigarh est interdite depuis 2017). C’est actuellement en France et aux Etats-Unis qu’il est le plus recherché, mais c’est à Londres que sa plus forte adjudication a été enregistrée : près de 230 000 euros chez Philips en 2018 pour un ensemble de dix « Commitee armchairs » de 1959.

Pierre Jeanneret (1896-1967). Bureau démontable. Teck, placage de teck, aluminium. Circa 1957. 71 x 184 x 168 cm. Provenance : Chandigarh, Inde. Estimation : 25 000 – 30 000 euros. En vente le 27 janvier sur Auction.

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